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A nos amis lecteurs

Le samedi 14 mars fut notre dernier jour dans le monde d’avant le confinement, le dernier jour où nous avons pu accomplir notre mission comme la librairie Saint Paul l’a remplie sans discontinuité depuis 1936.

Cette interruption est donc une première.  Comme dans tout ce qui survient pour la première fois il y a une forme de décoction d’inédit et d’inconnu. Elle commence dans un premier temps par déstabiliser, apeurer, surprendre pour dans un deuxième temps engendrer – dans le cercle de nos premières préoccupations – la nécessité de méditer, d’inventer, de repenser nos rapports aux livres et à ceux qui en font le commerce.

Ce deuxième temps nous l’avons ipso facto enclenché et il en très bien ainsi.

Contraint de se tenir à distance les uns des autres, interdits de nous manifester par des gestes physiques nos attachements amicaux, les liens ordinairement invisibles – ces flux magnétiques qui irisent discrètement nos relations et les solidifient – soudain envahissent nos esprits, émergent de leur réclusion et brisent le silence dans lequel ils se tiennent tapis habituellement. Ils occupent depuis ces derniers jours la place qui devrait couramment être la leur mais que nous ne leur accordons pas : la première.

Si nos santés et celles de nos proches n’étaient pas au cœur de la bataille, si la pérennité de nos équilibres économiques n’était pas gravement menacée, si la vie même de la librairie n’était pas engagée, je serais tenté d’affirmer que cette crise sanitaire va permettre de vous écrire ce que nous ne vous avons sans doute jamais dit : nous pensons et tenons à vous.  Il devient tout à coup possible de vous écrire que les rapports que nous entretenons ensemble ne sont pas et loin de là uniquement commerciaux mais avant tout humains, culturels et spirituels.

A l’heure qu’il est, vos libraires vous assurent de leurs pensées et leurs vœux vous accompagnent.

Les causes comme les effets de cette fermeture sont pénibles pour vous comme pour nous et marquent déjà profondément nos esprits en bouleversant nos habitudes, nos vies professionnelles et personnelles mais d’ores et déjà peuvent nous aider à redessiner nos priorités et redéfinir la place indispensable que le livre occupe dans nos maisons et nos vies.  Inutile de préciser que c’est avec nous, et non malgré nous, au moyen de nos réflexions et de nos initiatives que cette épreuve détestable pourra si elle ne nous électrocute pas nous électriser pour nous retourner les uns vers les autres d’une nouvelle façon.

Avez-vous remarqué comme les téléphones deviennent plus bavard et sonnent à tout bout de champ, s’inquiètent de nos santés,  traquent la solitude, comment le soir venu nos fenêtres  s’ouvrent à l’autre  pour des rendez-vous inédits, comment des gestes solidaires percent les barrières sanitaires,  comment dans un souffle et une ardeur renouvelés un ténor lyrique habite le vide de nos artères, comment  opportunément nous évoquons et partageons  avec beaucoup de plaisir nos lectures de la journée.

 Depuis ce confinement combien de fois avez-vous inspecté votre bibliothèque, extrait de ses rangées militairement ordonnées un ouvrage dont vous aviez trop longtemps repoussé la lecture ou entrepris de vous laisser emporter pour choisir un titre dans son voluptueux bric-à-brac ?  Avez-vous éprouvé la soudaine envie de courir chercher chez votre libraire la dernière parution dont vous rêviez avant de réaliser avec stupéfaction que ce qui hier encore paraissait une banalité fait aujourd’hui l’objet d’une interdiction et subi la frustration qui l’accompagne ? Avez-vous réalisé que cette encombrante et couteuse accumulation de livres à lire s’est transformée en une montagne magique dont vous pourriez si la réclusion venait à s’étendre gravir le sommet avant l’heure ?

  A Paris l’accès aux livres et aux librairies est tellement  facilité par leur proximité et le large éventail de leurs horaires d’ouverture qu’il a banalisé l’existence de la maison des livres. Elles sont fondues dans le brouhaha quotidien de nos vies et sont devenues invisibles, trop souvent même transparentes dans le paysage abondant et luxuriant de nos commerces.

Mais depuis mardi midi nous ressentons le prix de chaque livre, la valeur de chaque librairie. Leur fermeture nous rappelle combien elles nous manquent déjà, souligne leur rôle irremplaçable, leur place dans la transmission de la culture, l’apprentissage de la vie, l’échange de nos pensées, la communication entre les être, les mondes et les pays, les époques et les civilisations. Ne plus pouvoir emprunter les ponts qu’elles tendent entre les arts, les disciplines, les religions et les croyances et tout simplement entre les êtres, c’est se voir confisqué l’essentiel : le lien.

Si durant cette période noire, nous devons nous calfeutrer, gardons nos esprits et nos yeux grands ouverts. Les liens tissés doivent demeurer.

Une fois la tempête passée, nous aurons besoin de vous comme vous aurez besoin de nous.

Nous savons que sans votre présence, votre soutien, vos visites et vos achats nous ne pourrons pas grand-chose et que nous connaîtrons de nombreuses difficultés.

Nous savons désormais comment la vie serait fade et triste, comment nos villes seraient éteintes sans les lumières de nos livres reflétant dans nos vitrines les mille facettes des siècles et de notre histoire ainsi que le tempérament des habitants du monde.

Nous pouvons vous écrire aujourd’hui que nous comptons sur vous, comme vous savez que vous pouvez compter sur nous.

Vous et nous savons la force de ces mots.

 

Christophe Aveline.